Mercredi - 12 Mai 2021

Lucile Badin / Rugbywoman et psychomotricienne en Nord-Isère


Décidément, les Dieux du Rugby ne lâchent jamais l’affaire, et il y a fort à parier que la Taulière soit l’initiatrice et la tireuse de ficelles de la belle histoire de cette jeune femme sur la Planète Ovale…

Dans les années 50, c’est Roger, vêtu de « Ciel & Grenat », les couleurs sacrées du C.S. Bourgoin, qui sera le premier des Badin à chausser les crampons. Et puis Roger léguera ses chromosomes ovales à Patrick, qui bien entendu prendra licence au C.S. Bourgoin-Jallieu, « Jallieu » ayant entretemps enfin osé traverser le pont qui la séparait de « Bourgoin » depuis des lustres. Alors c’est dire si depuis toute petite, Lucile a entendu parler de Rugby à la maison… Et quand, comme par enchantement, Eddy, lui aussi Rugbyman, arrivera dans sa vie, Catherine devra bien admettre qu’il était écrit qu’une de ses trois filles jouerait au Rugby… il est parfois inutile de s’opposer aux Dieux ! Voilà donc aujourd’hui Lucile elle aussi parée de « Ciel & Grenat », partageant l’esprit d’équipe avec ses amies les « Grenades »… un esprit auquel elle tient depuis toujours comme à la prunelle de ses yeux, et dont elle fait une valeur essentielle dans son métier de psychomotricienne… Merci Lucile !

 

Bonjour Lucile… Le sport et toi, vous avez toujours été copains ?

Oui, je crois qu’on peut dire ça ! En fait, j’ai toujours aimé pratiquer le sport collectif, car il est porteur de l’esprit d’équipe, un esprit auquel je tiens beaucoup.

Quel sport en particulier as-tu pratiqué ?

Depuis toute petite et jusqu’à la fin du lycée, j’ai joué au hand. D’abord sous les couleurs du C.S. Bourgoin-Jallieu, puis sous celles de Porte de l’Isère, suite à une entente entre Bourgoin et Villefontaine. Une opération au genou m’a alors obligée d’arrêter de jouer pendant un an.
Ensuite je suis partie dans les études supérieures, et là, je n’ai plus eu le temps de m’y remettre vraiment, si ce n’est quelques très rares fois avec l’école.

C’est au CSBJ Handball que Lucile, enfouie ici au milieu des -14 du club, a commencé à cultiver l’esprit d’équipe… avec un clin d’oeil à Marine (n°7), devenue depuis elle aussi rugbywoman.

 

Et tes études terminées, tu as donc réattaqué…

Oui, ça me manquait trop ! Alors il y a deux ans, tout juste diplômée, j’en discute avec Éloïse, une de mes deux meilleures amies d’enfance, qui elle aussi, après avoir fait de l’athlétisme dans sa jeunesse, avait le désir de pratiquer un nouveau sport. Assez rapidement, nous en sommes arrivées à la conclusion qu’on deviendrait bien… rugbywomen !

 

Éloïse, Marlyne et Lucile… un trio complice de longue date !

Tu me dis qu’Éloïse est une de tes deux meilleures amies d’enfance… qui complète le trio ?

C’est Marlyne…

Elle vous a suivies au Rugby ?

Non ! Marlyne vient du monde de la danse… les sports de contact c’est pas trop son truc. Par contre elle vient nous supporter et faire les troisièmes mi-temps avec nous ! Elle n’est donc jamais bien loin de nous dans cette aventure…

 

Donc Éloïse et toi décidez de devenir rugbywomen… quelles démarches entreprenez-vous pour arriver à vos fins ?

On a cherché un club dans la région Nord-Iséroise, mais on ne trouvait que des équipes féminines qui proposaient du jeu à toucher. Ça ne nous convenait pas, car on ne voulait pas passer à côté d’une des dimensions du Rugby qui nous paraissait essentielle : le contact. Si à
ce moment-là cette notion reste pour nous assez abstraite, on apprendra rapidement à l’envisager « concrètement » sous un autre angle…

Finalement, où trouvez-vous votre bonheur ?

Comme on le dit fréquemment : « Le bonheur est souvent à portée de main ! ». On s’est très rapidement rapproché du CSBJ qui, justement, heureux concours de circonstances des calendriers, remontait une équipe féminine qui avait été mise en sommeil pendant quelques années. Ça tombait plutôt bien puisque Bourgoin-Jallieu est le berceau de ma famille et que c’est là que j’ai grandi… J’ai poussé à 500 mètres du stade Pierre Rajon ! On est en 2019, j’ai 23 ans, mon diplôme de psychomotricienne en poche, et je retrouve donc mes chères couleurs « Ciel & Grenat ». Mais cette fois, je troque le ballon rond du hand et ses rebonds prévisibles contre un ballon ovale aux retombées beaucoup plus incertaines…

 

Tu es Berjallienne, donc j’imagine que le Rugby, ça fait longtemps que tu en entends parler…

Patrick (au talonnage) … un papa joueur…

Ah ça… c’est sûr ! Bien que nous soyons une famille de filles, mes deux grandes sœurs (Malou et Merryl), ma mère (Catherine) et moi, avons toujours entendu parler de Rugby à la maison. Patrick, mon père, est un ancien joueur du CSBJ, tout comme l’avait été avant lui Roger, mon grand-père. Après avoir été joueur, il a entraîné pendant des années les équipes des catégories Jeunes du club, les Gaudermen, les Crabos, les Reichel, les Espoirs… et la plupart du temps il l’a fait avec Christian Sochay, mon parrain, lui aussi un ancien « Ciel & Grenat ».

 

… Et quelques années plus tard… Patrick, un papa entraîneur des jeunes du CSBJ !

Gamine, j’ai donc eu l’occasion de passer quelques samedis ou dimanches après-midis en tribune aux côtés de mes sœurs et de ma mère à regarder jouer des gars coachés par mon père depuis le bord du terrain… Ce contexte paternel, ajouté au fait que le Rugby est quasiment une religion à Bourgoin et qu’il constitue depuis toujours un magnifique et fidèle réseau d’amis pour mes parents, fait que j’ai constamment baigné dans cette ambiance ovale et que je me suis toujours intéressée à ce sport, en suivant le TOP 14, le Tournois des 6 Nations, les Coupes du Monde de Rugby…

 

Roger, sous le maillot du CSBJ dans la fin des années 50… C’est lui qui a semé la graine ovale dans la famille Badin, et il était certainement loin de se douter en ce temps-là qu’un jour, une de ses petites filles jouerait au Rugby…

 

Et pour parachever le tout, il y a un autre élément extrêmement important… Eddy, mon compagnon, est lui aussi rugbyman! Alors je suis souvent aller le voir jouer, que ce soit à Voiron où il opérait encore jusqu’à l’année dernière, où au Bièvre Rugby, où il a signé cette année… même si, malheureusement, cette année, des matchs, il n’y en a pas eu beaucoup.

Eddy Zamora, compagnon de Lucile, talonneur et ici marqueur d’essai sous le maillot de Saint-Priest… devant des supporters adverses… médusés!

 

Lucile ballon en main… prise en tenaille par la défense adverse !

Donc finalement, ça n’est pas si étonnant que ça de te retrouver rugbywoman ?

Certes, comme tu peux le constater,  j’ai toujours été cernée de très près par le Rugby, mais de là à penser qu’un jour j’y jouerais moi-même, j’avoue que l’idée ne m’avait jamais vraiment effleurée… jusqu’au moment où Éloïse et moi avons décidé de nous y mettre.

Le premier entraînement, ça s’est passé comment ?

Je m’en souviens très bien ! C’était au complexe sportif de La Plaine. Quand on arrive là-bas, on ne connaît pas grand monde, uniquement quelques filles de vue, Berjalliennes comme nous et qu’on a donc déjà eu l’occasion de croiser en ville, au collège ou au lycée. On est
légèrement stressées car on se demande un peu à quelle sauce on va être mangées et ce qu’on va devoir faire… Quand tu arrives dans une telle histoire, tu n’as pas forcément envie de te faire plaquer tout de suite tout de suite ! Mais tout était bien prévu, et on a très vite été rassurées ! Ça a été très cool et tout s’est très bien passé… Ils appelaient ça un entraînement « découverte », l’objectif étant, comme le nom l’indique, de faire découvrir de façon ludique les fondamentaux du Rugby à un maximum de débutantes de tous horizons, afin de les rallier en douceur à la cause ovale. Ce jour-là on s’est donc focalisé essentiellement sur la passe et la convivialité… ils n’ont pas voulu nous faire fuir tout suite avec les séances de plaquages et de percussions !

Quelles sont les premières personnes que vous rencontrez quand vous débarquez à la Plaine ?

On fait la connaissance des filles, et puis, très vite, on est chapeautées par les quelques anciennes qui avaient déjà joué à l’époque de la version 1 du CSBJ Rugby féminin. La symbiose avec toutes s’est faite très rapidement. Et puis ce jour-là, pour la première fois, on rencontre quelqu’un qui allait vite devenir très important dans notre nouvelle vie de sportives… Romuald Bellet, notre coach. Jusque-là, on avait échangé avec lui uniquement par mails interposés, et là on le voyait en chair et en os. Le contact avec Romuald a très vite été établi… c’est quelqu’un de très engagé et dévoué dans le Rugby féminin. Il avait déjà entraîné les filles de Bron, et arrivait donc à Bourgoin pour y relancer le Rugby féminin. On a tout de suite perçu tout son engagement dans la réussite de ce projet.

Les Berjalliennes à l’attaque… Ornella sonne la charge des « Ciel & Grenat »

 

Clin d’œil à un super quatuor… de gauche à droite : Viviane, Amandine, Delphine et Anissa !

Alors, présente-nous un peu ton équipe…

Nous sommes au total plus d’une trentaine de licenciées cette saison. Il est vrai que le contexte lié au Covid n’est pas favorable, mais une fois que les choses seront revenues à la normale, il y a ici un potentiel de pratiquantes beaucoup plus important. La grande majorité des filles sont des Berjalliennes, mais certaines nous arrivent de plus loin… les couleurs « Ciel & Grenat » du CSBJ Rugby restent toujours attractives dans la région.

Au niveau du staff, Romuald est entouré par de super bénévoles, notamment un magnifique quatuor… Viviane, Amandine, Delphine et Anissa, quatre mamans qui ont des gamins à l’école de Rugby du club. Elles s’entraînent avec nous quand elles peuvent, voire pour
certaines jouent avec nous de temps en temps et, surtout, elles s’occupent de toute la partie administrative et logistique de notre équipe… En fait elles sont un peu nos « mamans » à nous aussi, les plus jeunes. Elles impriment un air de fête à notre équipe et forment avec leurs
maris un groupe d’amis qui fonctionne super bien et qui réalise plein de choses pour le club, que ce soit pour l’école de Rugby ou pour les Féminines. Par exemple cette année, en début de saison, pour notre premier déplacement, à Toulon, ils sont tous venus nous encourager et
pousser avec nous… La victoire qu’on a ramenée de là-bas, c’est aussi la leur.

On est monté cette année de Fédérale 2 à Fédérale 1, et on s’entraîne trois fois par semaine, les mardi, jeudi, vendredi. Notre capitaine est Hélène Bajard, une Berjallienne qui vient du hand… elle joue à l’aile et après plusieurs essais, c’est elle qui s’est imposée au capitanat.

Lucile (4 ème accroupie à gauche) et les “Grenades” du CSBJ Rugby… coachées par Romuald Bellet (en haut à gauche) et une belle équipe de bénévoles (photo Alex Ortéga)

 

Hormis Toulon, vous avez qui dans votre poule ?

Montpellier, FC Grenoble, Grenoble Université Club, Lyon, Nîmes, Chambéry, Toulon, Bourg-en-Bresse… le niveau est relevé pour notre apprentissage récent de la Fédérale 1, et l’objectif est de nous maintenir afin d’y conforter notre position.

Qui complète votre staff ?

Éric Lesluin est notre dirigeant référent, et sur le terrain, Romuald est assisté par Alissa Pianaldi.

Lucile est passée du ballon de hand…

Tu joues quel poste ?

L’année dernière, à mes tous débuts, je jouais à l’aile, puis je suis passée à l’arrière. Cette année j’alterne entre l’arrière et l’ouverture. J’aime bien ces deux postes, même si pour l’instant je n’ai encore eu que très peu d’occasions de jouer n° 10 compte tenu de l’arrêt des compétitions à cause du COVID.

Arrière, ouvreuse… es-tu réputée pour ton jeu au pied ?

Réputée… je n’irais pas jusque-là, mais disons que je m’entraîne ! Ce n’est pas moi qui bute car cette mission est confiée à Pauline Raffin, qui joue pilier et qui s’acquitte fort bien de cette responsabilité… Il faut dire que Pauline est une ancienne footballeuse !

C’est compliqué de passer du Hand au Rugby ?

Avoir pratiqué le Hand pendant neuf ans m’a beaucoup aidé pour apprivoiser petit à petit le ballon ovale : l’attraper, le porter, le passer… Et puis j’avais déjà le sens du jeu collectif, ça je crois que c’est le plus important. Passer du Hand au Rugby n’a donc pas été un immense
saut dans l’inconnu pour moi.

Tu as donc retrouvé « l’Esprit d’Équipe » que tu étais venue chercher…

… au ballon de rugby!

Oui, et sans doute un peu plus encore, car le Rugby, pour lequel les dimensions de contact et de combat sont vraiment omniprésentes, transcende encore plus intensément le collectif. Quand tu viens au soutien pour ta copine, ou quand c’est elle qui vient au soutien pour toi… c’est quand même quelque chose de très fort ! La solidarité est une des clés de la réussite au Rugby… Quand l’une d’entre nous prend une décision sur le terrain, même si ce n’est pas forcément la meilleure, les 14 autres la suivent… ça, on se le répète souvent avant les
matchs.

Cette notion de contact, de combat sur le terrain, comment l’appréhendes-tu maintenant ? L’as-tu complètement intégrée ? As-tu encore des complexes par rapport à ça ?

En fait j’adore le contact… dès qu’à l’entraînement on joue à plaquer je suis la première à y aller. Disons que l’appréhension, c’est surtout avant les matchs que je peux la ressentir. C’est dans ces moments que tu peux te dire « Mais bon sang qu’est-ce que je fous là » ? Mais je
crois que c’est normal d’avoir les tripes qui bougent un peu à la perspective d’un match imminent, juste avant d’entrer sur le terrain. Par contre, une fois que j’y suis… j’y suis !

Justement, avant les matchs, dans les tous derniers moments qui précèdent l’entrée sur la pelouse, quelle est l’ambiance dans votre vestiaire ?

Il y a celles qui s’isolent en écoutant de la musique, celles qui sont impatientes d’aller dehors et qui vont y faire un tour… En fait, dans le vestiaire d’avant-match, c’est assez calme et silencieux, beaucoup plus qu’après match, surtout si on a gagné ! Ensuite il y a l’échauffement et juste avant d’être appelées par l’arbitre, une petite séance de motivation dans l’objectif de nous faire monter en régime. Pour ça, Alissa, qu’on appelle toutes « tatie », est sans doute la plus forte d’entre nous toutes pour animer ce genre de monologue… Quand elle a fini de parler, on est toutes chauffées à blanc ! Il faut dire qu’elle est bien placée pour ça car non seulement elle nous entraîne, mais elle joue aussi avec nous, en première ligne cette année… alors elle nous montre la voie face à l’adversaire !

La mêlée berjallienne, ici face à celle de Toulon…

Vous avez du public ?

Oui, et même si on n’attire pas (pour l’instant !) les mêmes chambrées que les garçons, on a un public assidu qui nous suit, tout acquis à notre cause… ne serait-ce déjà nos familles et nos connaissances, mais aussi parfois les gamins de l’école de Rugby et, quand ils le peuvent, certains Espoirs ou des gars de la Une.

Comment se passe votre intégration au sein du CSBJ Rugby ?

Même s’il y a sans doute encore des choses à améliorer, nous sommes en train de trouver notre place au sein de la grande famille du CSBJ Rugby. Nous sommes de plus en plus associées aux différents évènements qui ponctuent la vie du club. Je crois qu’on peut dire qu’après à peine deux saisons d’existence, dont l’actuelle rendue malheureusement difficile à cause du contexte sanitaire, les rugbywomen berjalliennes sont en bonne voie d’être pleinement reconnues. Il faut dire que nous avons pour cela de sérieux atouts : un staff protecteur et débordant d’énergie, un groupe de filles motivées… et ma copine Éloïse qui, devenue Chargée de Communication du club, est bien placée pour assurer notre promotion auprès des instances dirigeantes !

Revenons un peu sur les jours qui précèdent un match… Par exemple, tu es le samedi, et tu as match le lendemain… comme gères-tu l’affaire ?

Hop hop hop… c’est Charlotte qui capte ici le ballon !

À mes débuts de rugbywoman, j’y pensais et je me mettais une sacrée petite pression ! Maintenant, après plus d’un an de pratique, j’y pense, bien sûr, mais je relativise beaucoup plus. Je garde ça dans un coin de ma tête, mais je stresse beaucoup moins. Disons que je ne chamboule plus tout mon programme pour ça… si j’ai un truc de prévu le samedi soir, je gère !

Quand avec Eddy vous avez tous les deux un match le lendemain… vous en parlez, la veille ?

Si l’un ou l’autre on a un match a priori un peu compliqué le lendemain, alors oui, on va en parler. Mais par contre, c’est plutôt le dimanche soir, une fois les matchs terminés, qu’on débriefe sur nos après-midi respectifs passés sur le terrain.

Lorsqu’il vient te voir jouer, il te donne des conseils en direct ?

Ah oui ! Moins maintenant parce que je lui ai dit de se calmer un peu… mais à mes débuts, il me suivait le long de la rambarde et il me parlait tout le match !

Et Patrick, ton père, quel regard penses-tu qu’il porte sur le fait que tu joues au Rugby ?

Il me semble bien que pour lui, historiquement et comme pour beaucoup de personnes de sa génération, le Rugby n’était pas trop fait pour les filles. Et puis il y a quelques années il a commencé à regarder les matchs du XV de France Féminin à la télé… ça l’a interloqué et il
est tombé sous le charme… il faut dire qu’il y a de quoi ! Et maintenant je sens que mon ancien rugbyman de papa est plutôt content et fier qu’une de ses filles joue au Rugby. Et dès qu’il le peut, il vient me voir jouer.

Lui aussi te donne des conseils depuis le bord du terrain ?

De moins en moins, parce que je suis moi-même beaucoup plus sereine quand je joue. Mais je sais qu’il est toujours prêt à me donner quelques conseils si besoin. Par contre on échange beaucoup après les matchs. Quand je l’appelle en soir de semaine, il sait que c’est le moment du débrief… j’ai alors la chance de bénéficier de toute son expertise, et j’aime beaucoup ça !

Catherine, ta mère… comment a-t-elle réagi, le jour où tu lui as dit que tu allais jouer au Rugby ?

Elle m’a dit : « Ah bon… ?! ». Aujourd’hui, avec le temps elle s’est à peu près faite à l’idée, mais quand même, elle a toujours peur que je me fasse mal… et régulièrement elle me pose la question : « Mais t’es sûre que tu vas continuer ? ». En fait elle pensait en avoir terminé
avec le Rugby quand mon père a arrêté d’entraîner, mais voilà qu’avec moi ça a recommencé ! Mais bien sûr, elle vient quand même me voir jouer… et je crois même qu’elle aime bien.

Lucile à la relance pour une « remontada » depuis les 22…

 

Quels sont déjà les meilleurs moments que tu gardes de ta jeune carrière de rugbywoman ?

Parmi les moments de jeu qui me marquent particulièrement, il y a les fins de matchs incertaines… des matchs où tout peut basculer jusqu’au dernier instant, soit parce qu’on mène de justesse et que le danger menace, soit parce qu’au contraire on est à deux doigts de passer devant. Et je trouve extraordinaires cette capacité que nous avons d’être toutes liées les unes aux autres et de tout donner, soit pour préserver le score, soit pour aller marquer… Ce sont des moments où l’esprit d’équipe est à son maximum. Et quel bonheur, quand la victoire est au bout, de se prendre dans les bras les unes les autres pour fêter la victoire. Dans ces moments-là, c’est vrai qu’elle a un goût meilleur.

Superbe victoire des Berjalliennes en rade de Toulon ! (article du Dauphiné Libéré)

Il y a des victoires en particulier, dont tu gardes un super souvenir grâce à cet esprit et cette solidarité ?

Oui je pense à au moins deux matchs qui nous ont toutes marquées je crois. Le premier date de la saison dernière, contre Bron, l’ancienne équipe de notre coach et de quelques-unes des filles qui jouent chez nous. On avait perdu trois fois conte elles dans la saison car on les avait jouées à la fois en poule de brassage et en poule haute, avant de les affronter pour le dernier match… et bien que non favorites, on les gagne à la dernière minute sur un essai que plante Éloïse à l’aile après un beau travail collectif.

Le second match, c’est le premier de la saison actuelle, où on se déplace à Toulon. C’est notre première confrontation en Fédérale 1… On ne sait pas du tout à quoi s’attendre pour ce périlleux déplacement dans un haut-lieu du Rugby. Sur le papier (et dans nos têtes !) on
est donc loin d’être favorites, mais on gagne 17 à 15 ! Au coup de sifflet final, quelques-unes d’entre nous étaient en larmes… des larmes de joie bien sûr !

Toi qui joues derrière… que penses-tu de tes copines qui jouent devant ?

Je pense que c’est très rassurant de les avoir devant pour le combat au plus près et je les remercie chaleureusement pour leur sacrifice… mais je leur dis que derrière aussi, on est de sacrées guerrières !

Et si c’était à refaire… tu rejouerais au Rugby ?

Ah oui ! Je ne regrette pas du tout de m’être engagée dans ce sport, et j’espère bien pouvoir y jouer encore quelques années. Le Rugby fait maintenant partie intégrante de ma vie.

 

 

Sur le pré, Lucile est demie d’ouverture… mais en ville, elle est psychomotricienne !

Laissons un moment de côté le Rugby. Tu es psychomotricienne… je pense qu’encore beaucoup de personnes, et moi le premier, ne savent pas précisément en quoi consiste ce métier. Tu peux nous éclairer ?

Ça consiste à dépister et à traiter les fonctions psychomotrices défaillantes chez une personne, qui peut être un enfant, un adolescent, un adulte, une personne âgée. Par « fonctions psychomotrices », j’entends schéma corporel, motricité globale, motricité fine, latéralité, régulation tonique, orientation et organisation spatio-temporelle, communication (non verbale surtout) etc… Le but de travailler sur ces fonctions défaillantes, c’est d’améliorer l’adaptation du patient à l’environnement, tout en prenant en compte ses capacités et ses difficultés, car il y a parfois des troubles irréversibles, et il faudra alors les gérer au mieux dans le processus de rééducation.

C’est par vocation que tu as choisi ce métier ?

En fait je l’ai découvert lorsque j’étais en terminale au lycée, au moment crucial du choix de l’orientation, après être allée sur un Salon Étudiants. C’est à ce moment-là que je me suis dit : « C’est ça que je veux faire ! ». J’avais envie à la fois de travailler dans le secteur paramédical et exercer une activité dans laquelle on aime aider et accompagner les gens… alors psychomotricienne, c’était vraiment fait pour moi.

Quel a été ton parcours pour devenir psychomotricienne ?

Après avoir fait une préparation, j’ai réussi le concours d’entrée à l’ISRP (Institut Supérieur de Rééducation Psychomotrice). J’étais admise à Paris et à Marseille, et j’ai choisi le sud… Les études se font en 3 ans, et se concrétisent par l’obtention d’un diplôme d’État.

Que gardes-tu de plus fort de tes années de formation ?

Je dirai que c’est, au fil de ces trois années, l’exploration concrète du métier de psychomotricien. Moi aussi jusqu’au moment où je suis rentrée à l’ISRP je dois bien reconnaître que j’avais encore un peu de mal à cerner très précisément toutes ses dimensions. Et ça a été une très heureuse découverte, une confirmation que c’est réellement ça que je voulais devenir. Je me suis rendue compte qu’il y avait en fait deux façons, j’irai jusqu’à dire peut-être même deux « philosophies » différentes dans l’art d’exercer ce métier : la première, très cartésienne, basée sur des batteries de bilans, de cotations, de chiffres en lien avec les fonctions psychomotrices, et puis une seconde basée sur moins de chiffres, mais sur plus d’intuition et de psychologie, voire de psychanalyse.

Et toi, la bonne « philosophie », tu penses que c’est plutôt laquelle ?

Bien qu’Iséroise, je vais plutôt te faire une réponse de Normand : je pense que ces deux façons d’appréhender un patient sont essentielles et que la « vérité », s’il doit y en avoir une, est assurément un bon équilibre entre les deux, car même s’ils permettent d’objectiver certaines choses, tout ne peut pas se réduire à des chiffres… c’est sur l’humain que nous travaillons. C’est à chaque praticien de trouver l’équilibre qui lui correspond le mieux. En tout cas, les rencontres de certains formateurs à l’école m’ont permis de trouver « ma » façon à moi d’exercer ce métier, et je leur en suis très reconnaissante.

 

Lucile dans son cadre de travail au Médicentre de Saint-Quentin-Fallavier

Tu as fait le choix de t’installer en libérale au sortir de tes études… Dans le contexte actuel que nous vivons, c’est un parcours de combattante ?

Quand tu sors de l’école, plusieurs possibilités s’offrent à toi. Il y a en fait deux grandes options : soit être employé(e) dans un établissement de santé ou d’accueil tels que les IME (Institut Médico-Éducatif), les MAS (Maisons d’Accueil Spécialisées), les FAM (Foyers d’Accueil Médicalisés), les SESSAD (Service d’éducation Spécialisé et de Soins à domicile), les CCA (Centre de Consultation Ambulatoire), les hôpitaux, les maisons de retraite, les crèches, etc… soit t’installer en libéral. C’est cette seconde option que j’ai finalement choisie… Ce n’est certes pas la plus simple, mais c’est à coup sûr la plus exaltante. J’ai obtenu mon statut d’indépendante fin février 2020… le premier confinement a été annoncé deux semaines plus tard, j’ai donc vécu une période assez particulière pour mon installation et comme beaucoup, j’ai dû m’adapter. Cela a bien sûr ajouté du stress à l’incertitude de l’entreprenariat, mais cette épreuve m’a obligée à me surpasser dans la recherche d’un local, son aménagement, la communication pour me faire connaître…

Un logo créé pour Lucile par Marlyne…

Justement, comment t’y es-tu prise pour te faire connaître ?

Je me suis attelée à peaufiner au mieux ma communication auprès de la population et de tous les professionnels de Santé de la région… et pour ça j’ai fait appel à deux expertes qui m’ont aidée à créer un logo, des cartes de visite, un site Internet, une page Facebook, une brochure professionnelle…

Qui sont ces deux expertes en communication ?

Éloïse et Marlyne, mes fidèles complices ! Par chance pour moi, elles travaillent toutes les deux dans ce domaine, alors qui mieux qu’elles pouvaient se charger de cette mission ?

Comment se sont passés tes tout débuts de psychomotricienne ?

J’ai eu l’opportunité de m’installer au Médicentre de Saint-Quentin-Fallavier, une commune située entre Lyon et Bourgoin-Jallieu. C’est un centre médical qui regroupe un ensemble de professionnels de Santé : médecins, ostéopathes, psychologues, kinésiologue, podologue, orthophoniste, psychologue, diététicienne-nutrionniste, infirmière, sage femme-échographe… et donc maintenant une toute nouvelle psychomotricienne… je ne me sens donc pas toute seule ! Puis il y a eu l’angoisse et l’attente que tout nouvel installé connaît : Les patients vont-ils appeler ? Et puis la réception des premiers appels, la programmation des premiers rendez-vous, les premières consultations… et maintenant ça y est… c’est parti, et bien parti!

Saint-Quentin-Fallavier, Isère (38)


Quand un patient vient te consulter, il est forcément envoyé par un médecin, ou peut-il
venir de sa propre initiative ?

Bien sûr, il peut me contacter de sa propre initiative, et c’est très souvent le cas. Il devra ensuite revenir vers moi avec une prescription médicale pour un remboursement par sa mutuelle.

Dans ton quotidien de psychomotricienne, quelles sont les situations auxquelles tu as à faire face ?

L’enfant (mais pas que… ) se retrouve souvent au centre des préoccupations des psychomotriciens

Les situations peuvent être très différentes… D’un côté il y a des situations où il n’y a pas de pathologie diagnostiquée, par exemple les difficultés marquées d’un enfant dans la gestion de ses émotions, dans ses apprentissages à l’école (troubles de la concentration, difficultés dans l’écriture, la lecture etc…), ou dans l’acquisition de son autonomie (manger, s’habiller, être propre etc…), ou bien encore des retards de développement de l’enfant dans sa motricité globale (équilibre, coordination générale des membres, latéralité, tonus) ou dans sa motricité fine (exécution de mouvements fins, précis et minutieux qui font appel au contrôle musculaire, par exemple des doigts et des mains), des enfants hyper agités… Et puis d’un autre côté, il y a les situations où une pathologie a déjà été diagnostiquée, et où je vais être amenée à suivre des enfants par exemple autistes (TSA) ou trisomiques, ou encore diagnostiqués TDA/H (trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité), TDC (trouble développemental de la coordination), HPI (haut potentiel intellectuel), déficient intellectuel, handicap moteur, plurihandicap etc…

Humainement parlant, tout ça doit être très « fort » non ?

Oui, bien sûr, et c’est pour ça que je suis heureuse de pratiquer ce métier. Il y a la relation directe avec le patient, et puis il y a aussi toute la relation à installer avec l’entourage du patient, par exemple les parents quand il s’agit d’un enfant. Je fais mon possible pour que ce soit une relation de confiance, qui favorise les échanges, où tout éventuel sentiment de culpabilité est banni… C’est en se disant les choses et en parlant vrai qu’on arrive à trouver ensemble les meilleures solutions.

Finalement, ce qui t’anime dans ton boulot la semaine, n’est-ce pas un peu la même chose que ce qui t’anime le week-end sur le terrain, à savoir… l’esprit d’équipe ?

Complètement ! Et si on reprend l’exemple d’un enfant par exemple, j’essaie que cette équipe soit la plus performante et soudée possible, en y incluant l’école si cela est nécessaire, car souvent, c’est elle qui détecte les troubles et lance l’alerte auprès des parents. Pour que l’enfant puisse évoluer, il faut absolument que ce qui est défini en séance soit mis en pratique à la maison et à l’école… le rôle de chacun, patient, parent, enseignant est crucial pour gagner. Et quand un enfant ou ses parents me disent en consultation qu’ils constatent une évolution grâce au travail accompli et que ça se répercute sur le quotidien, rien ne peut me faire plus plaisir que ça.

 

Pas même un essai marqué en coin et transformé par Pauline ?

Ah ça… sûr que c’est aussi quelque chose de magnifique en effet !

 

Allez, si on revient un peu dans ton univers « Rugby »… Comment ça se passe les 3èmes mi-temps, chez les rugbywomen « Ciel & Grenat » ?

En général, les réceptions d’après-matchs sont toujours très conviviales… entre ceux qui sont venus nous voir jouer, nous, nos adversaires du jour, les coachs… on refait le match, on refait le monde ! Et généralement, on est encore un bon groupe à se retrouver dans l’un ou l’autre de nos repères pour continuer la soirée… à « l’Albion » à Bourgoin ou au « My Beers » à Nivolas.

 

Et au fait… toi et tes copines, vous avez un nom de guerre ?

Oui, bien sûr… « Les Grenades »… prêtes à dégoupiller en honneur à nos couleurs Ciel & Grenat ! Et nous avons même un hymne, qui a été écrit par une joueuse.

 

Lucile, comme on ne peut pas se quitter autrement qu’en chansons, tu nous fais écouter quoi ?

Il y a une chanson que j’écoute tout le temps, et notamment avant les matchs… elle me donne la pêche, c’est “Pawn It All”, d’Alicia Keys… j’adore!

 

 

ICONE-VIDEO« Pawn It All » – Alicia Keys

 

 

Ah… une toute dernière chose… ta passe « Puissance 15 »… tu la fais à qui ?

Cette passe, j’aimerais la faire à des joueurs qui comme moi, ont pris le risque de créer une activité, ce sont tous des anciens coéquipiers d’Eddy lorsqu’il jouait à Saint-Priest et à Voiron : Jonathan Wullschleger, International Suisse et fournisseur d’une gamme de café bio, et les Frères Amoré, artisans glaciers / confiseurs… j’espère qu’ils seront prêts à faire vivre le ballon “Puissance 15”.

 

ICONE-WEB Site de Lucile Badin, Psychomotricienne

 

ICONE-WEB Page Facebook CSBJ Rugby Féminin

 

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Interview : Frédéric Poulet

Photos : Photos de “Une” de Lucile : Eddy / Photos Rugby : Alex Ortéga et archives personnelles de Lucile / Pictos “psychomotricienne et enfant” et “Cheers” : Pixabay.

Eu égard aux droits qui leur seraient associés, nous nous engageons à enlever les illustrations présentes dans cet article, sur simple demande de leurs auteurs.


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