Samedi - 12 Juin 2021

Louis Moaka / Pilier à l’Aix Université Club Rugby


Quand gamin il allait prêter main forte à ses grands-parents dans les champs de Douala pour contribuer à payer sa scolarité, il ne se doutait pas qu’il rejoindrait un jour, grâce à des gants de boxe, le groupe des « Lions Indomptables » de la Sélection Camerounaise de Rugby…

Mais si la vie est faite de bonnes surprises, elle peut aussi réserver des moments de très grande difficulté, et elle peut même aller jusqu’à vous faire croire que vous n’existez plus. Ce fut le cas pour Louis Moaka quand il arriva en France, à Aix-en-Provence, et c’est en grande partie à son « passeport rugby » qu’il doit sa renaissance. Une aide reçue du monde d’Ovalie, qu’il s’emploie aujourd’hui à donner à son tour, ici et au Cameroun. Comme il le dit lui-même, « c’est une affaire à suivre »… Merci Louis !

Envoyez un message à Louis Moaka

 

Bonjour Louis, où es-tu né, et à quel moment et dans quelles circonstances le rugby est-il entré dans ta vie ?

Map of worlds. Cameroon.Je suis né à Douala, au « Quartier km5 » à New Bell, un quartier « chaud » de la capitale économique du Cameroun, dans une famille très modeste, mais très riche en valeurs, ce qui m’a permis de me construire.
Chez moi, les chances de « réussir » étaient quasi-nulles, et c’était un grand luxe que de pouvoir aller à l’école. Je me souviens que j’avais de la peine de voir mes parents s’endetter pour payer ma scolarité…
drapeau CamerounDu coup, pour éviter de trainer avec les « bad boys » du quartier, ma vie se résumait à l’école, à l’église (où j’étais enfant de cœur), et aux travaux champêtres avec mes grands-parents… La vie était difficile, mais finalement je me rends compte que ça m’a permis de me forger un mental d’acier !

louis moaka boxeurIssu d’une famille de boxeurs, c’est à l’adolescence que je croise Mbembé Henri, qui devient mon coach de boxe et me permet de flirter avec le monde amateur et semi-pro dans l’écurie des Forces Armées et Polices du Cameroun. Mais ce coach, qui était gendarme, avait une particularité : il était rugbyman, et il s’occupait en même temps de la préparation physique des joueurs du « Buffalo Rugby Club » à Douala…

Et c’est ainsi qu’entre sueur, sang, chaleur, odeurs, gants de boxe et… Rugbymen !, une alchimie s’est créée qui a été à l’origine d’une très longue histoire d’amour avec le rugby : je suis tombé amoureux de ce sport avant même de l’avoir pratiqué, et il ne me manquait plus qu’à fouler le terrain avec ce drôle de ballon qui m’échappait des mains !

 

Dès lors, quel a été ton parcours rugbystique ?

Les "Buffalos" de Douala, avec Louis, 2ème à droite debout

Les “Buffalos” de Douala, avec Louis, 2ème à droite debout

Au Cameroun, mon parcours fut très sobre car je commence le rugby tard et je suis obligé de jongler entre l’école, la boxe et le rugby. Je joue au Buffalo Rugby Club, qui est l’un des plus grands clubs du pays.

Il faut bien avouer que le niveau était vraiment brouillon, mais l’amour de ce sport primait, on était une bande d’amis qui, en dehors du rugby, pratiquaient tous un sport de combat à titre individuel, et notre référentiel commun, c’était vraiment le rugby… Comme à l’AUC, c’était « les copains d’abord » !

Suite au décès d’un ami en plein match à Douala, je prends peur et j’ai une grande remise en question vis-à-vis du rugby… Je refais ma vie en 2 secondes en me disant que ça aurait pu être moi. Ce drame a été très difficile à surmonter pour moi, et j’arrête alors de jouer pendant 2 ans, avant de partir pour la France.

Arrivé en France, à Aix-en-Provence, je passe des premières années difficiles, car j’ai été pendant une période assez longue ce qu’on appelle vulgairement un « sans papier »… Sans m’étendre trop là-dessus, c’est un « état » dans lequel tu as l’impression de ne plus exister. Heureusement, j’ai été soutenu par beaucoup de personnes, qui se reconnaîtront, et que je remercie. Mon premier club de cœur fût le PARC, où, ne pouvant pas jouer compte tenu de ma situation, j’ai entamé une véritable vocation d’éducateur et d’entraîneur… Une révélation pour moi.

Louis au MP XVSuite à une riche expérience au PARC, je pars au Marseille Provence XV, où je continue ma carrière d’éducateur, et où je signe mon premier contrat de joueur… Entre temps, en effet, ma situation administrative s’était régularisée. Là, entre Fédérale 3 et Fédérale 2, je continue de m’imprégner de la magie du rugby. Je redécouvre le monde, avec une myriade de joueurs étrangers, Sud-Africains, Anglais, Tongiens, etc… . Je noue avec certains des relations très fortes pour les aider à s’intégrer, comme d’autres l’avaient fait pour moi quand j’étais en grande difficulté… Une manière de renvoyer la balle.

logo marseille vitrollesJe participe à la montée en Fédérale 1 avec la fusion Marseille-Vitrolles, la venue de Jonah Lomu, et le fameux projet de Pro-D2, avant que le club ne croule sous les dettes et n’éclate… Je décide alors de prendre ma retraite de joueur, pour me consacrer à mon projet d’entraîneur, et je passe mon Diplôme d’Etat (DEJEPS) en région lyonnaise.

Vitrolles étant relégué en série, je prends la direction de l’école de rugby et j’entreprends une vaste campagne en direction du scolaire, et nous développons également un partenariat avec le PARC. Parallèlement, j’initie au rugby de jeunes autistes à la Fare-Les-Oliviers (dont je m’occupe toujours aujourd’hui), et j’entraîne les cadets du PARC avec Adryen Traversa, puis les Féminines pendant 2 saisons.

louis moaka entraineur des filles du PARC

 

Que peux-tu nous dire du rugby Camerounais, et quel est ton meilleur souvenir avec lui ?

Je ne peux pas évoquer le rugby au Cameroun sans avoir une pensée pour Jean-Claude Noble,

cet ancien pilier international Français qui jouait à La Voulte et qui s’était ensuite expatrié à Douala, où il est décédé en 2003. Il a été l’un des principaux précurseurs de notre sport dans mon pays, dans les années 90.

Contrairement aux anciennes colonies anglo-saxonnes comme le Kenya, le Zimbabwe, l’Ouganda ou l’Afrique du Sud, où la naissance du rugby remonte à plusieurs années, le rugby au Cameroun est très jeune, puisque la Fédération Camerounaise n’a été créée qu’en 1997. Le développement du rugby est plutôt poussif, par manque de moyens financiers et organisationnels, et là-bas comme dans beaucoup d’endroits, la « passion » et la divergence d’intérêts ne font pas toujours bon ménage avec le bon sens commun, et du coup les choses n’avancent pas très logo federation rugby camerounvite… C’est dommage, car beaucoup de jeunes Camerounais ont de réelles prédispositions pour la pratique du rugby. Mais je reste optimiste, et comme j’ai souvent tendance à le dire, ça reste une affaire à suivre…

Quelques Camerounais ont bien réussi dans le championnat français, comme Arnauld Tchougong, Robins Tchale-Watchou, Bernard Nnomo, et il existe une association, la Diaspora des Rugbymen Camerounais (DRC), créée en 2007, qui compte une trentaine de membres évoluant pour la plupart comme professionnels en Europe, et qui a pour vocation la promotion du rugby camerounais.

Quant à mon meilleur souvenir, c’est certainement ma seconde sélection en équipe nationale, contre la Tunisie, un match intense perdu de peu sous un soleil de plomb (et un arbitrage mitigé qui nous obligea à plusieurs « pauses d’eau », c’était la 1ère fois que je voyais ça!)… Si petit soit le niveau, chanter l’hymne national de son pays en le représentant, c’est quelque chose de géant ! Au total, j’ai porté 4 fois le maillot des « Lions Indomptables », contre le Maroc, le Nigéria, la Tunisie, et le Kenya.

Sélection du Cameroun en 2008 contre le Nigeria, à Yaoundé. Louis est le 9ème joueur en partant de la droite

Sélection du Cameroun en 2008 contre le Nigeria, à Yaoundé. Louis est le 9ème joueur en partant de la droite

 

Dans quelles circonstances as-tu rencontré l’AUC Rugby, et comment « vis-tu » ce club ?

louis moaka action jeu aucJe termine ma première saison à l’AUC Rugby… Ce club et moi, ça a un peu été l’histoire du « chat et de la souris » ! J’avais eu plusieurs fois des appels du pied, mais je croyais sincèrement avoir mis un terme à ma carrière de joueur, pour me consacrer à celle d’entraîneur… Mais j’ai été « rattrapé » par des amis avec qui je jouais à Marseille, et là j’ai adhéré à 100%.

Je me suis donc remis en mêlée en essayant d’apporter ma modeste contribution à cette nouvelle famille dans laquelle j’entrais. La première partie de la saison a été très difficile, mais grâce à un pacte auquel nous avons tous adhéré autour de « Cap’tain Laffet », nous avons redressé la barre et assuré le maintien en Fédérale 3. louis moaka avec école de rugbyJ’ai retrouvé dans cette aventure une certaine notion du bonheur, que je n’avais plus ressenti depuis un bon moment !

J’ai donc été super bien accueilli à l’AUC, et j’ai vite renoué avec mes anciens démons de l’école de rugby… J’ai pu rebâtir une grosse complicité avec « mes » enfants et partager avec eux de grands moments de bonheur.

 

Quelle est ton activité professionnelle ?

Je travaille dans la Grande Distribution, comme agent commercial dans des magasins Dia.
J’exerce également une activité dans l’évènementiel, en organisant des soirées qui ont pour objectif de valoriser les cultures camerounaise et africaine, qui sont miennes.

 

Tu es le Président Fondateur de l’Association « Afrique Rugby Sans Frontière », peux-tu nous en parler ?

don materiel louisJ’ai effectivement créé cette association, qui a pour objectif de soutenir :
– Le développement du rugby au Cameroun et dans les pays classés en Zone 3
– La formation d’éducateurs et la création d’écoles de rugby et de centres de formation
– L’acheminement d’équipements sportifs
– La création de bibliothèques dans les écoles primaires du Cameroun.

Mon objectif personnel est de montrer qu’il n’y a pas de fatalité, qu’il faut bouger pour que les choses se passent, et du coup j’ai décidé d’être acteur de ma vie, en essayant d’apporter aux jeunes, avec le peu de moyens dont je dispose, ce dont ils ont besoin urgemment pour pouvoir jouer au rugby (des maillots, des ballons, etc)… La tâche est rude, et je lance un appel à quiconque voudrait apporter son aide dans cette démarche.

 

Louis, si tu n’avais pas connu le rugby, à côté de quoi serais-tu passé ?

C’est simple, j’aurais raté au moins 20 ans de ma vie…

 

Et pour terminer ton portrait « Puissance 15 » en chansons, tu nous fais écouter quoi ?

« Ca me hante », de MC Solaar, « Sur la route » de Gérald de Palmas, et, bien sûr, « Les copains d’abord » !


ICONE-VIDEOMC Solaar – Ca me hante


ICONE-VIDEOGérald de Palmas – Sur la route


ICONE-VIDEOGeorges Brassens– Les copains d’abord


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Site Internet de l’AUC Rugby


ICONE-CREDITSInterview : Frédéric Poulet
Photos : Portrait “Une” de Louis : FP / Photo rugby AUCR : Xavier Faugère / Carte Afrique : Fotolia / Autres photos fournies par LM


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